Repenser les finalités de la croissance économique

Ne devrions-nous pas réinterroger les finalités de la croissance économique à l’ère de l’Intelligence Artificielle ?

Aujourd’hui, la plupart de nos politiques économiques reposent sur l’indicateur dominant de la croissance du Produit Intérieur Brut, souvent corrélée à une recherche effrénée de productivité. Mais dans un monde où une grande partie de cette productivité est assurée par des machines intelligentes, faut-il continuer à s’en remettre à ce seul critère pour mesurer notre progrès ?

Le Bhoutan nous offre un exemple inspirant avec son Indice National du Bonheur Brut, créé dès 1972 par le roi Jigme Singye Wangchuck, alors âgé de seulement 16 ans. Ce petit royaume himalayen de 750 000 habitants, situé entre la Chine et l’Inde au pied de l’Himalaya, privilégie le bien-être collectif à la seule croissance économique.

L’indicateur mesure le développement à travers quatre piliers :

  • la conservation de l’environnement,
  • la préservation de la culture bhoutanaise,
  • la bonne gouvernance et
  • le développement économique durable.

D’autres pays ont également expérimenté des approches alternatives.

La Nouvelle-Zélande a voté en 2019 un « budget bien-être », une première mondiale, intégrant la santé mentale, la lutte contre la pauvreté infantile et les violences familiales dans ses priorités budgétaires.

La Finlande mesure depuis 2019 le bien-être pour piloter ses politiques publiques et figure régulièrement en tête du classement mondial du bonheur.

L’OCDE a également créé en 2011 un indicateur de bien-être intégrant logement, emploi, santé, sécurité et environnement.

N’est-il pas temps d’élargir notre boussole ?

Concrètement, cela pourrait impliquer plusieurs innovations.

D’abord, la création et l’adoption d’un indice de prospérité augmentée ou de bien-être durable. Cet indicateur intégrerait la qualité du lien social, la santé physique et mentale de la population, l’accès à l’éducation et à la culture, la qualité de l’environnement, la réduction des inégalités, l’accès au temps libre, et l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle.

Ensuite, l’introduction de budgets du temps libéré dans les politiques publiques. Comment quantifier et valoriser les heures de travail humain que les innovations d’Intelligence Artificielle permettent d’économiser ou de réallouer ?
Comment ce dividende temps peut-il être redistribué entre travail, soin aux proches, formation, engagement civique, bénévolat, ou loisirs ?

Enfin, l’expérimentation d’allocations collectives de temps ou de mécanismes innovants. Les gains issus de l’automatisation pourraient être convertis en jours de repos supplémentaires, en financements de congés parentaux étendus, en congés pour formation rémunérée, ou en soutien à des projets d’utilité sociale.

Cela ne permettrait-il pas de passer d’un modèle de performance économique centré sur le « toujours plus vite, toujours plus de production » à un modèle plus humain et durable ?

Un modèle où la prospérité se mesure aussi à l’aune de ce que l’on choisit de ralentir, de préserver, de cultiver et de transmettre ?

L’agriculture de précision illustre parfaitement cette vision. Des drones et capteurs d’Intelligence Artificielle optimisent l’usage de l’eau et des intrants tout en réduisant la pénibilité du travail. Cette approche montre qu’on peut viser une productivité plus respectueuse de l’environnement et du bien-être humain, une dimension clé d’une prospérité redéfinie.

À l’image du Bhoutan et de son Indice National du Bonheur Brut, nous pourrions construire de nouveaux indicateurs qui placent l’épanouissement humain et la durabilité environnementale au cœur de nos objectifs collectifs.

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